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Endurance en Montagne Ardéchoise

Au revoir Sandy (à Lionel...)

31 Décembre 2016 , Rédigé par Le Bourrin Ardéchois Publié dans #Divers

Le Blayeul depuis Barles, soir du 20 novembre 2012

Le Blayeul depuis Barles, soir du 20 novembre 2012

Juin 1997, je termine mon unique année d'enseignement au Lycée Xavier Mallet à Le Teil, en Ardèche. Une année scolaire marquée classiquement de difficultés et de satisfactions. De l'évoquer fait remonter des centaines d'images, de voix, de situations, d'échanges.

La classe de seconde qui m'avait été confiée était d'un très bon niveau, et je me souviens avoir bouclé le programme dès le mois d'avril, chose rare dans ma carrière. On continua bien sûr à faire des maths, et des belles.

Dans cette classe, Sandy P, une élève brillante dotée d'un caractère aussi ferme que l'était ton honneur à ne jamais trahir, personnes et comportement.

Pendant les vacances de Pâques, je me lance dans l'écriture d'un sujet de devoir à la maison sur la cartographie, présentant une dizaine de projections et l'étude de diverses propriétés. Je m'excite et sors un sujet à l'évidence trop chargé, beaucoup trop chargé, difficile aussi, bien que ne faisant appel qu'à des notions du programme (de l'époque, dont beaucoup de trigonométrie).

Et le donne à faire, sous un délai assez long, quelques trois semaines.

En cours d'écriture, une idée avait germé dans mon esprit, pour le moins audacieuse et risquée (un peu) vis-à-vis des élèves, de leurs parents, de mes collègues, de la direction de l'établissement, de l'inspection: mettre les élèves devant le choix de se soumettre à une demande abusive de travail ou de dire: NON! Deux seuls collègues me comprendront: Stéphane Moulain et Vincent Comptier. Et plussoieront.

D'autres, l'inspecteur qui viendra en fin d'année, me diront: il fallait le rendre facultatif. Pourquoi pas certes, mais ils n'avaient rien compris au fond. D'autres critiques que la seule charge auraient été à mon sens recevables, pas celle-là seule (j'en ai a posteriori reçu une, de mon père: me servir de ce prétexte et donc des élèves pour faire des maths pour moi-même!).

Habitués, éduqués à effectuer le travail demandé parce que c'est ainsi, ces bons élèves sont à l'évidence perturbés devant le poids et la complexité inhabituelles de mes exigences. D'autant que j'oppose une fin de non-recevoir à leurs demandes à peine voilées (ils sont respectueux des conventions) de reconsidérer l'exigence (ç'en est une forte du fait de leur respect de l'institution scolaire).

Une seule élève le fera à fond, superbement présenté et j'en suis convaincu bien compris, trop fière qu'elle était pour "tricher": Sandy. Un travail exceptionnel, tout simplement, ayant forcément demandé des heures d'investissement, de l'ordre d'une quinzaine voire plus.

Et voilà que dès son rendu, Sandy serre la machoire. Son visage se ferme à mon regard, plus un mot n'est prononcé en classe de maths.

Les devoirs retournés, accompagnés d'un corrigé détaillé, je tente une explication de ma démarche. Non, pas de comparaison disproportionnée avec des situations de crise grave où s'opposer est acte de résistance réellement dangereux, seulement la volonté de ma part de mettre ces adolescents capable de dire OUI, atout d'une grande valeur, devant l'alternative d'une soumission à l'insupportable (ça l'était, et d'autant plus que c'était loin de mon style) ou du refus assumé (ce n'était pas le leur). D'ajouter que les devoirs ne donneront lieu à aucune note courronne chez certains le sentiment d'agression voire de traitrise de la part de leur prof jusqu'alors de confiance. Sandy? Je n'entendrai plus sa voix jusqu'au dernier jour de l'année, exceptée une séance, son travail restant impeccable.

Cette séance est celle de la visite de Monsieur S, inspecteur. Avec sa finesse, elle est ce jour une alliée dont j'apprécie le comportement très au-delà du rapport d'inspection (très bon, cette fois). Dès le lendemain, elle reprend son expression fermée (sans ostentation d'ailleurs).

Vient le dernier jour de l'année. Je sais et leur ai dit que je ne serai plus là à la rentrée suivante, c'est donc sauf circonstances aléatoires la dernière fois que nous nous voyons, après une bonne centaine d'heures passées ensemble. On y fait des maths, pour finir par discuter un peu de cette année et de l'avenir.

A la sonnerie, avant ce deuil qui chaque fin juin m'aura touché, et pour chaque classe, Sandy attend que les autres élèves soient sortis, et c'est plutôt long, puis vient au bureau: "au revoir Monsieur". Son regard se trouble, un silence d'une dizaine de secondes suit pendant lesquelles son émotion (partagée) bloque la suite de ses paroles. "Et merci", la voie sanglotante. Mon regard lui aussi troublé de larmes: "au revoir Sandy". Encore quelques secondes les yeux dans les yeux et elle de partir. Je ne t'ai jamais revue, Sandy, ce bref mais si long échange reste parmi les plus forts de ma carrière d'enseignant.

Lac de Serre Ponson depuis Dormillouse, 16 septembre 2012

Lac de Serre Ponson depuis Dormillouse, 16 septembre 2012

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Patricia 08/01/2017 09:43

Bonne idée que d'avoir donné une seconde vie à cet article...car je ne l'avais pas lu sur ton précédent blog. Belle émotion que tu donnes en partage à tes lecteurs, dans ce panorama de la joie si profonde qui peut être prise à enseigner et des moments de fulgurance qui nous sont donnés à vivre. Une fois encore, merci !!

Pattes Bleues 06/01/2017 23:49

Le balancier est de ton côté en ce moment, tu publies beaucoup, et je ne passe pas souvent. Et quelle belle surprise de trouver ce soir l'article dont tu m'avais dit un jour, chevauchant nos bicyclettes, que tu "me" republierai... Je l'ai bien sûr relu avec grande attention, et la même émotion m'a taversé à la fin... Quel bel exemple de ce que peuvent être les relations humaines quelque soit le contexte. Je pense que si Sandy venait à lire cet article, elle posterait certainement un commentaire.

Le Bourrin Ardéchois 07/01/2017 20:40

Selon la vérité logique que "si A alors B" équivaut à "si non B alors non A", son absence de commentaire prouvera sa non lecture. N'est ce pas ? T'as vu, je l'ai fait, republier!

Olive 02/01/2017 18:47

Encore moi ;-)))) , adieu et non adieux ! , de mémoire il me semble avoir déjà " dévoré " ce passage de ta vie dans l'ancien blog , je me trompe ? ...... Mes meilleurs vœux pour toi et toute ta petite famille et aussi à tes lecteurs ! ;-))

Le Bourrin Ardéchois 02/01/2017 19:14

Tu ne te trompes pas, fidèle lecteur! Meilleurs voeux chez toi!

Olive 01/01/2017 08:07

Pas facile de " rebondir " après avoir dévoré cet article , ce n'est qu'un au revoir pas un adieux ...... que devient t'elle ? ....... tu as 3 semaines pour le savoir :-))))